Voir l’Arctique d’un œil neuf grâce à un portrait actuel et détaillé de ses écosystèmes nordiques
Août 2026
Un article préparé par La Science simplifiée pour Ressources naturelles Canada
Seule une petite portion des terres humides de l’Arctique avait été inventoriée de façon très détaillée… jusqu’à maintenant. À partir d’un angle complètement nouveau, des scientifiques de Ressources naturelles Canada ont créé une représentation à jour des écosystèmes aqueux qui entourent le pôle Nord. En faisant pivoter le point de vue classique pour adopter une véritable perspective circumpolaire, la carte nous invite à regarder l’Arctique directement d’en haut – à le voir non plus comme un territoire lointain planté à l’extrémité nord de nos cartes, mais comme le cœur d’une région que se partagent plusieurs pays.
Au-delà du point de vue canadien
Première en son genre, la carte dresse un inventaire détaillé des types de terres humides et d’écosystèmes connexes(tourbières oligotrophes, tourbières minérotrophes, marécages et marais) qui ceinturent l’océan Arctique. Fruit de nombreuses années de diplomatie scientifique et de collaboration internationale, cette carte est une belle initiative qui témoigne d’un attachement croissant au développement durable dans le Nord.
« Cette carte ne se contente pas de montrer une vue canadienne de l’Arctique : elle offre un point de vue circumpolaire », souligne Graham Wilkes, géographe au Centre canadien de cartographie et d’observation de la Terre, qui contribue à la mise en place de l’Infrastructure canadienne de données géospatiales. « Elle montre à quoi ressemble la région vue d’en haut et nous rappelle que tout ce qui s’y produit nous touche tous autant que nous sommes. »
Point de vue septentrional de l’Arctique qui montre des terres humides s’étendant au-delà des frontières et reliant les régions nordiques. Image d’arrière-plan publiée avec l’autorisation de l’IDS-Arctique.
Promouvoir les intérêts des collectivités locales – aujourd’hui et dans l’avenir
La nouvelle carte des terres humides de l’Arctique est non seulement une belle réalisation scientifique, mais aussi un outil pratique pour toute personne qui travaille dans cette région nordique. Elle fournit de l’information fondamentale, utile dans toutes sortes de domaines comme la surveillance environnementale, la protection de l’habitat et le développement économique durable.
Comme l’activité devrait s’accroître dans l’Arctique au cours des prochaines décennies, il est essentiel de disposer de jeux de données comme celui-ci pour assurer une planification responsable des travaux. Ces données contribuent à assurer que les activités de développement (mines, pêcheries et infrastructures) sont réalisées de façon éclairée, équitable et respectueuse de l’environnement. Plus important encore, la carte favorise la prise de décisions qui tiennent compte – et servent les intérêts – des collectivités locales et des peuples autochtones qui vivent dans la région et sont directement touchés par les modifications que subit l’environnement.
« Des activités de développement seront effectuées dans l’Arctique dans l’avenir, affirme Graham. Ce jeu de données contribue à fournir l’information nécessaire pour les réaliser de façon responsable et équitable ainsi qu’en étroit partenariat avec les collectivités et les peuples autochtones de la région, qui sont les plus directement touchés à l’échelle locale. »
L’équipe a utilisé des images satellites de la mission Sentinel pour cartographier les zones humides de l’Arctique. Les cartes combinées ci-dessus montrent où ces images ont été recueillies et combien d’entre elles ont été utilisées pour établir la classification, soit plus de 500 000 au total.
Une carte qui prend vie grâce à la science
Mettre au point un jeu de données panarctique sur les terres humides n’est pas une mince affaire. La région, qui compte des milliers de kilomètres de lointaine toundra, est beaucoup trop vaste pour les levés traditionnels sur le terrain. Pour surmonter ces défis, Graham et ses collègues se sont tournés vers ce qu’ils connaissent le mieux : l’observation de la Terre depuis l’espace soutenue par une plateforme numérique infonuagique.
« Nous nous sommes appuyés sur l’imagerie satellite, l’infonuagique, des normes d’interopérabilité et l’apprentissage automatique – motivés par un esprit d’innovation – pour accomplir ce qui aurait autrement été impossible », explique Graham. « C’est un très bon exemple du savoir-faire du Canada en matière de télédétection. »
Points saillants du processus :
- Plus de 500 téraoctets d’images satellitaires ont été analysés à l’aide de plateformes d’infonuagique. Cela équivaut à plus de 50 millions de photos haute résolution ou 130 000 heures de vidéo HD.
- L’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique ont été utilisés pour classer les types de terres humides conformément au Système de classification des terres humides du Canada, établi par Environnement et Changement climatique Canada.
- Les membres du projet ont tiré parti de l’infrastructure et de l’expertise de C-CORE, un établissement de recherche établi à Terre-Neuve, ainsi que des contributions d’experts des milieux humides provenant de divers pays arctiques.
« Avant, on faisait ce genre de travail à la main. Des chercheurs sur le terrain identifiaient visuellement les milieux humides, indique Graham. Mais à une telle échelle, il faut de nouveaux outils. Le résultat est d’une précision impressionnante et offre un excellent rapport coût-efficacité. »
Coopération internationale et diplomatie dans l’Arctique
La réalisation de cette carte a été rendue possible grâce à des années de coopération internationale essentielle entre les agences nationales de cartographie, des groupes d’experts des milieux humides ainsi que le Conseil de l’Arctique par l’entremise du groupe de travail sur la biodiversité – Conservation de la flore et de la faune arctiques (CFFA).
« Nous travaillons en collaboration à ce projet depuis des années avec des partenaires de l’Arctique. Cette carte des terres humides constituait l’une des principales priorités de CFFA en matière de données. Des scientifiques et des experts en données se sont réunis pour pallier notre manque de connaissances sur le Nord et pour répondre aux besoins des communautés autochtones », affirme Graham.
Le produit a été conçu pour appuyer directement le groupe de travail CFFA), qui se consacre à la conservation de la biodiversité de l’Arctique. Une fois achevé, le jeu de données a été immédiatement intégré par le CFFA dans son Service de données sur la biodiversité de l’Arctique (Arctic Biodiversity Data Service), une plateforme en ligne hébergée par le Conseil de l’Arctique qui permet aux scientifiques et aux décideurs d’accéder aux données, cartes et représentations graphiques liées à la biodiversité de l’Arctique, ainsi que de les partager au sein de leur réseau.
« Ce travail a été rendu possible grâce aux infrastructures numériques modernes et aux normes approuvées et élaborées conjointement par l’ICDG », affirme Graham. « Cette infrastructure moderne et cet écosystème d’IA nous ont permis de fournir un produit fiable, compatible et prêt à être utilisé rapidement partout dans l’Arctique. »
Le Canada a piloté les travaux entourant la nouvelle carte, mais d’autres pays arctiques ont fourni des données d’essai et des échantillons de validation pour l’apprentissage automatique. Cette collaboration a permis aux chercheurs d’aligner leur travail sur des objectifs de biodiversité et de surveillance environnementale. Par ailleurs, grâce à la coordination avec des groupes d’experts et des agences nationales de cartographie, les données pourront servir non seulement aux Canadiens, mais aussi à toutes les collectivités et à tous les États qui occupent une partie du cercle arctique.
« Il faut plus qu’un village – il faut une communauté circumpolaire tout entière, déclare Graham. C’est la diplomatie scientifique à l’œuvre. »
Qu’il s’agisse de lointains marais aux eaux stagnantes ou encore de corridors fauniques, les terres humides de l’Arctique sont des écosystèmes essentiels qui stockent du carbone, favorisent la biodiversité et protègent les communautés nordiques.
L’importance des terres humides
Les terres humides arctiques sont des écosystèmes d’une importance vitale qui procurent d’immenses avantages. Elles aident à réguler l’environnement en améliorant la qualité de l’eau, en réduisant les inondations et en rechargeant la nappe phréatique. Elles agissent comme des puits de carbone naturels, séquestrant des gaz à effet de serre qui autrement contribueraient au réchauffement climatique, et servent de zones tampons pour protéger les berges de l’érosion. De plus, les terres humides sont riches en biodiversité, offrant des habitats essentiels aux oiseaux migrateurs et à d’autres animaux sauvages.
Pour les peuples autochtones, les terres humides sont d’une grande importance sur les plans culturel, écologique et économique, car elles leur permettent de s’adonner à leurs pratiques traditionnelles (p. ex. la chasse et la récolte).
Pour toutes ces raisons – et à l’heure où le climat est en pleine mutation –, il est plus essentiel que jamais de protéger ces terres humides non seulement pour le Nord, mais aussi pour toute la planète.
« Les terres humides sont de puissants puits de carbone, des foyers de biodiversité et des régulateurs du climat », souligne Graham. « Dans l’Arctique, elles constituent la ligne de front. »
Se servir du passé pour appréhender le présent et l’avenir : créer des points de repère
Cette nouvelle carte des terres humides n’est que le début de l’aventure. Elle ouvre la voie à des projets qui permettront de suivre l’évolution du paysage au fil du temps en détectant les changements survenus dans l’étendue, la santé et la fonction des terres humides sous l’effet du réchauffement de l’Arctique.
« Nous établissons des points de repère pour les activités de surveillance », précise Graham. Cette démarche nous permet de suivre l’évolution des terres humides arctiques au fil des ans et des décennies. »
Le projet contribue également à l’avancement du secteur canadien de la géomatique et de l’observation de la Terre en :
- mettant au point de nouvelles méthodes de classification fondées sur l’intelligence artificielle (IA);
- soutenant l’emploi et l’innovation dans le secteur géospatial;
- renforçant le leadership du Canada en science de l’Arctique à l’international.
« Les algorithmes perfectionnés, les mégadonnées et la coopération internationale : voilà l’avenir de la science, affirme Graham. Ce projet montre ce qu’on peut accomplir quand on travaille ensemble. »
Une nouvelle optique
En soi, la carte des terres humides arctiques du Canada peut sembler simple, mais sa genèse et la nouvelle perspective qu’elle apporte recouvrent des réalités plus complexes. Sa création représente un véritable tour de force sur les plans de la diplomatie, de la science et de l’innovation technique. En outre, en plaçant l’Arctique au centre de notre champ de vision, cette carte innovante nous permet de voir sous un autre jour et de mieux comprendre l’une des régions les plus vulnérables et les plus importantes de la planète.
Ces travaux s’appuient sur des méthodes mises au point par le regretté Brian Brisco, Ph. D., et ses collègues, dont les contributions à la science de l’observation de la Terre à RNCan continuent d’orienter les pratiques cartographiques actuelles.
Pour poursuivre l’exploration :
Centre canadien de cartographie et d’observation de la Terre
L’infrastructure de données spatiales du Canada
L’Infrastructure de données spatiales pour l’Arctique (IDS-Arctique)
Sciences de l'Arctique