Roches, récits et recherche scientifique

À la découverte des origines écologiques d’anciennes pierres à outils au lac Harrison, en Colombie-Britannique

Juin 2026

Les géologues et archéologues qui ont fait équipe avec des détenteurs du savoir des Sts’ailes sur les rives du lac Harrison, dans le sud de la Colombie-Britannique, ne cherchaient pas seulement des roches. Ils cherchaient également à établir des corrélations, notamment entre des volcans anciens et des villages modernes; entre la formation des roches sur le territoire et les lieux où on les collectait pour en fabriquer des outils; et entre la science occidentale et les enseignements tirés directement du territoire.

Vue aérienne panoramique du bassin versant de Harrison, avec des arbustes au premier plan et des montagnes basses en arrière-plan.

Le bassin versant du lac Harrison, au nord de Harrison Hot Springs et au sud de Lillooet, traverse le territoire des Sts’ailes, dans le sud de la Colombie-Britannique. Ici, les rivières, montagnes boisées et formations rocheuses volcaniques guident les déplacements, le commerce et la fabrication d’outils des Sts’ailes depuis plus de 10 000 ans. (Photo : Morgan Ritchie, Sts’ailes).

Des approches scientifiques nouvelles

« La région est importante pour les géologues qui cherchent à savoir comment les différentes sections des montagnes du sud de la chaîne Côtière se sont formées il y a bien longtemps, explique Martyn Golding, scientifique à la Commission géologique du Canada (CGC) de Ressources naturelles Canada (RNCan). On veut y essayer de nouvelles approches scientifiques et promouvoir activement la réconciliation en faisant équipe avec des communautés des Premières Nations. »

Les géologues envisagent souvent la Terre à des échelles temporelles immenses. Kelsey Charlie (Tixweltel), historien Sts’ailes, détenteur du savoir culturel et directeur à Sts’ailes, a aussi une hauteur de vue, ancrée dans les enseignements oraux portant sur Xexá:ls, un personnage ayant le pouvoir de se transformer, qui aurait façonné le territoire et établi les lois à observer pour vivre de manière responsable sur Solh Temexw, le territoire traditionnel de la nation Sts’ailes.

« Depuis des temps immémoriaux, les Sts’ailes Xwelmexw Mestiyexw vivent en harmonie avec tous les organismes vivants dans la communauté Sts’ailes Solh Temexw, dit Kelsey. Tous les accords et arrangements pris à l’époque de Xexá:ls montrent comment notre peuple est censé vivre et prendre soin de tout ce qui se trouve sur Solh Temexw. Aujourd’hui, nous suivons encore ces préceptes et ces enseignements, conformément à notre accord original. »

Presque tous les enseignements et les savoirs des Sts’ailes viennent de la terre, selon l’archéologue Morgan Ritchie, qui a travaillé avec les Sts’ailes pendant près d’une vingtaine d’années. « Les affleurements rocheux sont porteurs d’histoire et de sagesse, dit-il. J’ai été profondément touché de voir les géologues et les membres de la communauté déchiffrer ensemble ces affleurements. »

Un projet pilote né d’une question toute simple

Le projet à Sts’ailes est né d’une question ridiculement simple que se posait la communauté : d’où vient la roche avec laquelle nos ancêtres fabriquaient leurs outils?

« Lors de travaux antérieurs, nous avions constaté la richesse et la diversité des pierres à outils sur le territoire Sts’ailes, que la géochimie nous a permis de lier directement aux outils découverts sur les sites archéologiques de Sts’ailes », explique Rhy McMillan, qui a commencé ces recherches alors qu’il travaillait au Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et les poursuit aujourd’hui en tant que spécialiste des sciences physiques et conseiller en géosciences du Réseau de relations avec les Autochtones de la CGC.

« Pour avoir une vue d’ensemble, c’est-à-dire comprendre quand, comment et où se sont formées les roches, il fallait faire appel aux compétences spécialisées de chercheurs de la CGC, ce qui a été un excellent point de départ pour cette recherche collaborative. »

La volonté d’éclaircir ce mystère a défini les orientations d'un projet pilote mené en collaboration avec RNCan, qui a réuni sur le terrain des archéologues, des géologues, des jeunes et des Aînés.

Les formations rocheuses volcaniques comme celles de l’île Echo du lac Harrison (Jurassique inférieur) recèlent des indices sur les origines des pierres à outils anciennes.

Scientifiques et membres de la communauté Sts’ailes se dirigent vers les sites du lac Harrison à bord du bateau des gardiens Sts’ailes (Photo : Morgan Ritchie, Sts’ailes).

Deux optiques, un paysage

C'est un paysage ancien, ponctué de hautes montagnes aux cimes enneigées dont les pentes descendent jusqu'au lac. Le calme qui règne dans les baies et les anses du lac nous donne l’impression de plonger dans l'histoire. En sillonnant le lac en bateau à la recherche d'affleurements géologiques, les géologues et les membres de la communauté de Sts’ailes entrelacent délibérément savoirs traditionnels et scientifiques afin d'enrichir mutuellement ces deux optiques :

  • Les connaissances et enseignements traditionnels présentent les affleurements rocheux comme des éléments de l’identité Sts’ailes, cartographiant la mémoire culturelle grâce à des noms de lieux et à des pictogrammes.
  • La cartographie et l’échantillonnage géologiques retracent des séquences de roches volcaniques et sédimentaires, des microfossiles et des signatures géochimiques pour aider à identifier et à caractériser les sources probables de pierres à outils.

Deux échelles de temps se recoupent ici : des millions d’années d’évolution géologique et plus de 10 000 ans de présence des Sts’ailes dans le bassin versant de la rivière Harrison, soit depuis la fin de la dernière glaciation. Ensemble, ces échelles de temps montrent comment le relief, les voies de transport et les ressources ont façonné la vie, les déplacements et le commerce.

Depuis quatre ans, des équipes formées de membres de la CGC et des Sts’ailes examinent les roches sédimentaires et volcaniques du Mésozoïque autour du lac Harrison, cartographiant les affleurements et recoupant leurs observations avec l’archéologie et les connaissances des lieux des Sts’ailes, notamment les pictogrammes qui signalent les sites d’importance culturelle.

À la découverte de l’histoire de la Terre

C’est un travail très physique : il faut crapahuter dans les broussailles et dans la neige; monter à bord de bateaux et en débarquer; extraire précautionneusement des fossiles rares; marquer rigoureusement les emplacements des échantillons sur les cartes; et conduire sur de vieux chemins forestiers abandonnés à flanc de montagne. Et chaque étape du long périple exige de savoir s’adapter et de porter attention aux moindres détails, tandis que les équipes tâchent de mettre au jour des éléments de l’histoire de notre planète.

Ce collage de photos en gros plan montre des échantillons de roches gris foncé et striées, dont des roches plates et des fragments brisés. Un marteau de géologue et une règle sont placés à côté de certains spécimens pour donner une idée de l'échelle. Sur une des photos, une main tient un morceau de pierre rectangulaire à côté d’un autre échantillon de roche à des fins de comparaison.

Les spécimens de roche trouvés sur le territoire Sts’ailes sont soigneusement mesurés, photographiés et analysés sur le terrain par les chercheurs qui souhaitent faire le lien entre d’anciens outils en pierre et les affleurements d’où ils pourraient provenir. (Photos : Katie Purdue et Rhys McMillan).

Les secrets des pierres

La région du lac Harrison est constituée de vieux sédiments marins et des vestiges d'éruptions volcaniques très anciennes qui ont formé un arc insulaire datant de l'ère des dinosaures. Cette chaîne d'îles volcaniques, qui ressemble à une lointaine cousine du Japon actuel, s’est formée et affaissée au fil de dizaines de millions d'années. Les couches de cendres se sont solidifiées pour former une roche résistante à grains fins. Les coulées de lave ont refroidi. La boue et le sable se sont déposés au fond de la mer. Certaines de ces matières sont devenues des matériaux parfaits pour la fabrication d’outils tranchants durables.

Le paysage géologique de la région du lac Harrison regorge de fossiles marins incrustés dans les roches d’un paysage d’îles volcaniques.

« Les fossiles ont des formes variées et inusitées. Comme toutes les formes de vie, ces différentes espèces d’animaux ont évolué chacune au fil du temps pour finalement s’éteindre, explique Jim Haggart, chercheur à la CGC. À cause de leur unicité dans l’histoire de la Terre, ces fossiles servent de marqueurs des intervalles de temps géologique pendant lesquels ils ont vécu, et ces intervalles peuvent être reconnus partout sur la planète où les mêmes fossiles sont découverts. »

Un géologue portant une veste beige appuie son carnet sur un affleurement rocheux qu’il examine.

Le chercheur Jim Haggart prend des mesures pour définir l’orientation de la face d’une roche.

La découverte de nouveaux fossiles aide l’équipe à déterminer avec précision l’âge des principales unités lithostratigraphiques, pièces d’un grand casse-tête reliant différentes pierres à outils au moment de la formation des roches et à leur processus de formation.

Les études géochimiques, qui permettent de relever les « empreintes digitales chimiques » des roches, montrent les liens génétiques entre différentes unités lithostratigraphiques et révèlent les signes d’activité volcanique passée et d’anciens environnements sédimentaires. Ces informations aident à établir des corrélations plus nettes entre les unités lithostratigraphiques des deux côtés du lac. Ces indices chimiques aident aussi les chercheurs à déterminer où d’autres affleurements de pierres à outils pourraient être visibles, une information particulièrement importante pour les Sts’ailes.

Les pierres à outils au fil de l’eau et de l’histoire

Les Sts’ailes voyageaient le long des cours d’eau, et les pierres suivent le même parcours. Les villages se construisaient près des rivières et des lacs, et la plupart des carrières étaient accessibles par bateau.

Dans un village ancestral, des chercheurs Sts’ailes ont trouvé environ 20 000 morceaux de débris rocheux et 160 outils finis, signe d’une intense activité de fabrication d’outils.

« Pour comprendre la réalité des ateliers de fabrication d’outils comme celui-ci, nous avons entrepris de localiser les carrières d’où provenaient les matières premières, ce qui a renforcé notre intérêt pour la géologie du territoire, explique Morgan. Et pour comprendre cette géologie, nous nous sommes tournés vers la terre et vers ceux qui la connaissent le mieux. »

Il s’avère que la plupart des carrières sont mentionnées dans des récits anciens et signalées par des pictogrammes – ces images anciennes peintes sur les rochers, dans les grottes et sur les falaises à l’aide de pigments naturels.

Guidés par le territoire

L’identification de la source géologique des outils en pierre exige une approche holistique qui intègre les savoirs autochtones, l’archéologie et la géologie dans un cadre scientifique solide. La description détaillée et exacte des stratégies d’acquisition de pierres à outils des Sts’ailes a plusieurs utilités : elle soutient l’aménagement du territoire et la préservation du patrimoine; guide le travail de gardien des Sts'ailes sur l’eau; et rétablit la connaissance de compétences traditionnelles perdues au contact des Européens.

Pour parvenir à ces résultats, il faut notamment comprendre le contexte géologique des pierres à outils. De manière plus générale, cette compréhension donne un modèle de recherche dirigé par la communauté, ancré dans sa culture et rigoureusement scientifique.

« C’est fascinant de voir la profondeur des connaissances, entre autres la façon dont la Terre s’est formée dans une perspective longue, déclare Morgan. En mettant les microfossiles, la chimie et les enseignements côte à côte, ça change notre façon de voir le territoire et notre façon d’en prendre soin. »

La route – et la rivière – à suivre

Les Sts’ailes prévoient de continuer de collaborer avec la CGC à la contextualisation des pierres à outils sur le territoire, d’y entreprendre d’autres travaux géologiques et de participer à l’élaboration de matériel didactique et d’outils cartographiques pour les jeunes de la communauté.

Plus nous découvrons de nouvelles couches de connaissances, plus l’histoire du lac Harrison s’enrichit : un passé d’arc insulaire, un paysage culturel vivant et une aventure commune pour déchiffrer les pierres, permettant à ces témoins du passé de continuer à guider les peuples comme ils l’ont toujours fait.

Si vous êtes journaliste ou enseignant et souhaitez en savoir plus sur ces travaux, veuillez écrire à La science simplifiée à sciencecommunications-communicationsscientifiques@nrcan-rncan.gc.ca.


Ce projet a été financé en partie par le Réseau de relations avec les Autochtones de la CGC en tant que projet pilote visant à définir de nouvelles manières de faire de la recherche avec les communautés autochtones.

En savoir plus :

S’engager avec les communautés isolées pour cartographier la roche mère locale (vidéo)

La Commission géologique du Canada

Géosciences : laboratoires et la collection de matériel géologique